Le créativité, l'ennemie secrète du statu quo ?


On aspire tous à être créatifs quand il nous faut trouver des solutions aux problèmes que nous rencontrons. Et pourtant on observe que les personnes créatives dans le milieu professionnel font souvent l’objet d’un rejet ou d’un isolement social qu’il est difficile d’ignorer. On envie la personne créative et en même temps, on condamne sa différence. Elle ne pense pas comme tout le monde, questionne le statu quo, remet en question les connaissances et certitudes. Elle se permet de sortir du cadre, boude la "boîte à idées" et la "salle de créativité" qui lui sont réservées ; elle révèle les dysfonctionnements ; et souvent, défie l’autorité, les sérails et le “bien penser”.


Devant de telles menaces, des organisations se mobilisent et certaines, tout en rêvant de collaborateurs créatifs, régentent la créativité à coup de contrôle et de récompenses ! Voici quelques injonctions entendues sur le terrain.


© Keith Haring, Clock Man, 1991.



Injonction #1 : Soyez créatifs ! (Mais pas trop !)


Si le processus créatif adore les contraintes, c’est pour mieux les contourner dans son résultat. Il est donc rare que l’exercice de la créativité aboutisse au respect du statu quo qui précédait son action. Alors la belle énergie pleine d’espoir du commanditaire qui accueillait l’arrivée de l’esprit créatif comme un sauveur, se réjouissait du voyage à engager, tourne vite vinaigre quand les solutions créatives élaborées bousculent les habitudes et lui réclament de changer ses perspectives, de s’éveiller en conscience à la nouveauté, au questionnement ou à la transformation.


Il est fréquent que les grands organisations financent des start-up pour permettre l’émergence de produits et services sur leur marché que leur taille "paquebot" ne peuvent assumer, tant l’agilité, la rapidité et l’indépendance d’esprit requis nécessitent un autre type d’embarcation. Mais il est tout aussi fréquent, qu'elles finissent par assassiner la solution créative née de ces mêmes start-ups, qu’elles ont paradoxalement si chèrement désirée et financée.



Injonction #2 : Ta-da ! Voici votre salle de créativité ! Soyez créatifs !


Ces mêmes entreprises sont devenues expertes dans la “territorialisation” de la créativité. Peut-être est-ce là le souvenir partagé de notre vie d’écolier où l’on pensait (à tord) la créativité réservée à la cour de récréation et la production efficace de solutions à la salle de classe sous le regard approbateur du maître ?


Hier encore, il était courant de voir de grandes entreprises “outsourcer” la créativité chez des prestataires patentés qui amusaient par leur différence et égayaient momentanément les réunions ; puis cette créativité a pris les chemins des incubateurs, véritables usines à idées, que l'on vient visiter en cohorte de collaborateurs critiques et amusés.


Mieux, en interne, depuis quelques années, les sombres couloirs ouvrent désormais sur LA salle de créativité encombrée de sofas multicolores, de tableaux blancs Veleda et de papiers peints bariolés, pensée par d’autres, et où il reste bien peu de place pour accueillir le fruit du travail créatif des collaborateurs. Pour singer la formule de David Kelley, cofondateur de l'agence de design IDEO, lorsque se présente ce genre de configuration dans l’entreprise, vous pouvez être certain que dans cette salle : “ là seul réside et meurt la capacité créative de l’Entreprise” !



Injonction #3 : Allez soyez créatifs ! Les meilleurs idées seront récompensées !


Chez UCD Network, les clients qui nous demandent de les accompagner dans la libération de leur confiance créative connaissent bien ce sentiment. Les plus aguerris d’entre eux partagent leurs craintes avant même d’entreprendre le voyage. “Mon organisation est-elle réellement prête à nous lâcher la bride pour penser autrement ? Est-ce de l’esbroufe ? Que va-t-on faire de nos nouvelles idées ?". Ces clients évoluent souvent dans un environnement fortement hiérarchisés et codifiés qui reposent sur la créativité légendaire de son dirigeant, qui lui seul peut, par sa fonction adoubé, faire prévaloir de nouvelles idées à mettre en œuvre de toute urgence par son aréopage de collaborateurs. Des comités sont également à l’œuvre pour juger la créativité des collaborateurs et opérer un tableau de prix et récompenses ! Malheur aux perdants !



Injonction #4 : C'est pas le moment d'être créatif, la situation est trop grave !


La peur est l’ennemi Numéro #1 de la créativité et le premier frein à lever pour libérer sa confiance créative et trouver des solutions originales. Et plus les enjeux sont importants, plus la peur est grande ! Quand la disruption est parmi nous, on range la créativité au placard et on se met sérieusement au travail ;-) A l’arrivée du Covid-19, certaines entreprises ont “reporté” leur créativité à des jours meilleurs ! Alors que les défis complexes, pluridisciplinaires et systémiques frappent à notre porte, chacun se renferme sur son savoir-faire. On sera créatif quand on aura le temps !



Injonction #5 : Etre créatif à distance n'est pas à l'ordre du jour !


Lors de l’émergence du télétravail et des gestes barrières – masques, distance sociale... –, les organisations se sont lamentées sur la célèbre “fatigue zoom" (ou Teams) qui draine la motivation des collaborateurs et les plonge dans les affres de l’immobilisme. Les managers ont réalisé le mot d’ordre générale : “Nous prenons sur nous et attendons la levée des contraintes sanitaires pour reprendre notre collaboration et le partage d’idées !” Vous avez bien lu. Nous avons croisé des managers qui, démunis devant ces nouvelles modalités digitales qui “zooment” sur les manques collaboratifs et créatifs de l’entreprise, préfèrent attendre la fin de la pandémie pour se remettre à la recherche de solutions originales et innovantes pour la survie de leur industrie.


Ils ont compris que collaborer et être créatifs à distance leur demande d'adopter une posture qui ne leur est pas familière : encourager plutôt que contrôler. Et ils ont raison, car en ligne et à distance, il est en effet impossible de “manager” la créativité de ses équipes, sans être à découvert : le manque d’écoute, le manque de curiosité pour les idées des autres, les mimiques disqualifiantes, les absences répétées pour répondre au téléphone du N+1, une gestion du temps inexistante, les injonctions, tout s’entend, se voit et inhibe la créativité des participants.


Mais ne confondons pas l’arbre et la forêt. Ces comportements ne sont pas le fruit du travail à distance, ils préexistaient dans une culture managériale qui prône le contrôle et la récompense. Ce sont eux, les amis du statu quo, qui tuent notre créativité.



MP pour les amis de l'évolution...


Il faut beaucoup de courage à l’esprit créatif pour affronter le possible isolement que ses actions entraîneront. Ce courage se nourrit de confiance et la confiance se construit pas à pas sur le chemin, petit succès après petit succès. L’empathie, la co-créativité et l’expérimentation progressive peuvent être des chemins salvateurs pour le leader créatif, l’équipe créative ou le collaborateur qui savent l’impérieux besoin d’imaginer et de concevoir le monde auquel ils aspirent.


N’en déplaise à nos organisations, le monde a besoin de toute l’énergie créative de chacun pour générer en conscience notre futur. Alors n'ayons crainte, et n'importe où, à n'importe quelle heure, et sans raison mais en conscience, faisons de la créativité, notre amie ! ;-)



Aude Simon

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